ÉMOTION


ÉMOTION
ÉMOTION

On peut définir l’émotion comme un trouble de l’adaptation des conduites. En délimitant une catégorie précise de faits psychologiques, cette définition exclut des acceptions trop vagues du mot «émotion», comme dans l’expression une «émotion esthétique», et plus généralement l’emploi du mot «émotion» comme synonyme de sentiment. Les sources de l’ambiguïté du concept d’émotion apparaîtront nettement par la suite; mais on peut admettre dès l’abord cette définition si on veut bien reconnaître que subsumer sous un même mot la colère ou la peur et des sentiments de plaisir ou de déplaisir, c’est s’enfermer dans de faux problèmes et se condamner à la confusion intellectuelle.

Expliciter les troubles de la conduite que nous nommons émotion renvoie à une expérience complexe qu’il est difficile de décrire. L’expérience émotive est conscience de troubles de la perception et de la représentation, d’intenses sensations musculaires et viscérales, mais aussi de réactions émotives que nous saisissons dans notre comportement comme dans celui d’autrui.

Cette double face d’un émoi ressenti et d’intenses manifestations organiques a conduit les psychologues dualistes à poser de faux problèmes.

Jusqu’à William James (1884), on a dit que l’émotion était un trouble de la conscience, cause des désordres organiques. James, avec qui commence l’histoire moderne de l’émotion, a renversé la problématique. Il ne faut plus dire, écrit-il: «Je vois un ours, j’ai peur et je tremble», mais: «Je vois un ours, je tremble et j’ai peur.» Il y aurait un court-circuit entre la perception et les manifestations corporelles, et c’est la conscience de ces troubles qui serait l’expérience émotive.

Personne ne raisonne plus aujourd’hui dans cette perspective dualiste, et il n’est plus utile de défendre ou de réfuter longuement la thèse de James (Cannon, 1927; Fraisse, 1968). L’émotion est évidemment autre chose que la conscience que nous aurions de nos troubles organiques. Cette conception fondée sur une introspection invérifiable ferme toute compréhension de l’émotion chez l’animal, chez l’enfant et même chez l’adulte. Il est évident que l’émotion est une conduite globale qui ne peut se réduire au vécu conscient.

1. L’émotion comme conduite

La perspective fonctionnaliste ouverte par Dewey (1895) dans la ligne de Darwin a permis de sortir des faux problèmes du dualisme. L’émotion est un mode de comportement: «L’idée et l’excitation émotive sont constituées en même temps... Elles représentent la tension du stimulus et de la réponse dans la coordination qui détermine la modalité du comportement... L’émotion est la manifestation de la lutte pour l’adaptation.»

Cette conception, reprise par E. Claparède (1928), par P. Janet, qui parle de «la conduite de l’émotion» (1928), ne s’est imposée que lentement. Pendant longtemps, à la suite de W. James, les recherches porteront plus sur la physiologie que sur la psychologie des émotions.

Un trouble de l’adaptation

Comment peut-on aujourd’hui formuler le problème? Le premier moment de l’émotion reste certes celui qui a été discerné par James: «Je perçois l’ours – ou plus exactement: je perçois un ours dans un contexte qui donne à cette perception toute sa signification.» On taxerait aujourd’hui cette approche de cognitive. L’ours, dans une cage de zoo, ne déclenche qu’une réaction de curiosité; pour le chasseur à l’affût, un tir précis. Mais, pour le promeneur aventureux, la rencontre d’un ours dans un bois est source d’une intense émotion de peur. Pourquoi? Parce que le promeneur ne dispose pas des possibilités d’adaptation à cette situation nouvelle et inattendue.

Généralisons ce propos. Une perception apporte une information qui dépend de la nature du stimulus, mais aussi de sa signification, qui naît dans l’acte perceptif du sujet. Elle est fonction de ses expériences passées, de ses motivations présentes et de ses anticipations du futur. La perception peut se suffire à elle-même dans une contemplation, mais le plus souvent elle s’inscrit dans la dynamique de l’activité dont elle est un signal. Deux cas se présentent alors. Ou le sujet dispose, par suite d’un équipement inné ou acquis, des réponses adaptées à la situation, et l’on a une conduite normale ou habituelle; ou le sujet n’en dispose pas, au moins dans l’immédiat, et il y a un dysfonctionnement plus ou moins général de l’activité qui atteint et les processus cognitifs (perceptions, représentations) et les processus d’effection selon des mécanismes qui sont de mieux en mieux connus. Ces deux cas sont extrêmes et, comme on le verra, tous les intermédiaires sont possibles. Le chasseur à l’affût peut tirer adéquatement, mais aussi avoir quelque peur parce qu’il a été plus ou moins surpris ou parce qu’il n’est pas sûr de lui.

En d’autres termes, si l’information apportée par la perception est importante, c’est-à-dire si la perception se produit dans une situation d’incertitude, le sujet ne dispose pas d’une réponse toute prête et, dans sa recherche d’une nouvelle conduite adaptée, il se produit des troubles de l’activité (Pribram, 1967).

Double ambiguïté

Conduite globale dans la recherche d’une difficile adaptation, l’émotion ne se prête pas facilement à l’analyse. Elle n’est en effet qu’une situation limite si on ne considère que l’un ou l’autre de ses aspects, chacun semblant s’organiser selon un continuum.

Du point de vue biologique, l’émotion se caractérise par des réactions physiologiques quantifiables: accélération cardiaque, augmentation de la pression sanguine, phénomènes de vaso-constriction et dilatation, décharges des réflexes psychogalvaniques, sécrétions hormonales et, en particulier, d’adrénaline, modifications de l’électro-encéphalogramme, etc., mais toutes ces variations s’observent à des degrés divers dans toutes les conduites, même dans un simple calcul mental, a fortiori chaque fois que l’action appelle une dépense énergétique. Cannon (1927), à cause de cet aspect, avait considéré l’émotion comme une emergency reaction , une réaction d’alerte devant un danger. Considère-t-on les réactions posturales ou toniques? On les trouve aussi dans toute activité. Aussi bien toute une école et en particulier Lindsley (1950) ont situé l’émotion sur un continuum qui correspondrait à l’activation du système nerveux provoquée surtout par l’action des stimulations sur la substance réticulée et sur les formations profondes du cerveau (hypothalamus et thalamus). Celles-ci règlent l’activité, du niveau du sommeil à l’activation la plus extrême que l’on trouverait dans les émotions. Sous cet angle, il y a en effet continuité: en stimulant progressivement la substance réticulée d’un animal, on peut le faire passer successivement de réactions d’attention à des conduites de rage. La continuité se trouve en réalité être celle de l’intensité de la stimulation. Au niveau des réactions, à une phase d’activation qui améliore les performances succède une phase où l’excès engendre le désordre. Il en est ici comme de tout excitant. Le vin à petite dose tonifie le malade, à dose plus forte, il peut faciliter l’effort de l’ouvrier, à très forte dose, il entraîne une perte de contrôle de l’activité dans l’ébriété.

Le problème est le même si on envisage l’aspect affectif de l’émotion. Toute perception s’accompagne d’un affect et éveille une motivation d’approche ou d’évitement. Sentiments et motivations sont présents dans tous nos comportements, qu’il s’agisse de la manifestation de besoins biologiques ou de conduites très socialisées. Dans l’émotion, il y a une forte motivation, mais toute forte motivation n’engendre pas de processus émotifs. L’étymologie en témoigne: motivation et émotion viennent de movere , mais l’é-motion traduit que nous sommes mus hors de nous-mêmes, c’est-à-dire troublés.

Aussi bien sommes-nous encore renvoyés de l’intensité des processus à leurs conséquences.

L’émotion, désordre de la conduite

Une action doit être jugée par rapport à son but. Les actions les plus simples et les plus habituelles correspondent à des degrés inférieurs d’activation et de motivation. À des degrés supérieurs se situent des conduites qui sont fonction de tous les aspects de la réalité. Elles peuvent parfaitement se dérouler sans aucun signe d’émotion.

L’émotion apparaît quand les exigences de la situation sont disproportionnées avec les possibilités du sujet, c’est-à-dire lorsqu’il y a un décalage entre ses anticipations perceptives et cognitives et son répertoire de réponses disponibles. Tout se passe alors comme si une énergie inemployée se diffusait dans tout l’organisme, troublant aussi bien les régulations organiques et l’idéation que la vie de relation.

Tous les auteurs reconnaissent l’existence de ces phénomènes auxquels il faut réserver le terme d’émotion et qui se produisent aussi bien dans les émotions négatives (peur, colère) que dans les émotions positives, quand, par exemple, il y a difficulté à s’adapter à une grande réussite inattendue.

Si l’émotion correspond donc à un décalage entre exigences de la situation et moyens du sujet, il est prévisible qu’elle aura plus de chances d’apparaître quand les motivations seront fortes et la tâche plus difficile. Nous le vérifierons.

Mais des processus émotifs peuvent être aussi contemporains de conduites adaptées, à condition de ne pas devenir prépondérants.

La désorganisation de la conduite n’est elle-même que relative à des normes d’adaptation et variable dans son intensité. Fuir de peur est plus adapté que trembler sur place ou s’évanouir. La colère, agressivité contre ce qui s’oppose à notre satisfaction, en tendant à supprimer l’obstacle ou à le faire céder, est une forme d’adaptation à la situation qui se produit seulement lorsque le sujet ne dispose pas d’autres ressources pour atteindre son but.

L’émotion est donc une désorganisation par rapport à certaines fins; elle peut être utilisée à son tour comme un moyen – de niveau inférieur – d’adaptation.

Cette conception de l’émotion évite de poser longuement le problème de l’utilité ou de l’inutilité de l’émotion. Darwin et Cannon voyaient surtout l’aspect utile de l’émotion correspondant à une mobilisation du sujet. Les conduites émotives peuvent être en effet employées d’une manière efficace quand elles restent notre seule ressource (la fuite devant le danger, la colère contre l’obstacle). Elles sont à la fois un raté de l’action et des tentatives maladroites d’adaptation que l’expérience nous apprend à utiliser.

2. Les situations émouvantes

Là où le voisin est ému, on peut rester de glace. Il y a cependant des situations qui entraînent avec une grande probabilité des conduites émotives. Une situation ne peut être dite émouvante que par la nature de la relation qui s’établit entre le sujet et la situation.

Il est bien évident que la difficulté de la tâche et la motivation sont l’une et l’autre relatives au sujet.

Les tâches trop difficiles

L’enfant, l’incapable présentent beaucoup de troubles émotifs sous les formes variées de la peur ou de la colère. Les cosmonautes d’Apollo-11 ont expliqué qu’ils n’étaient pas insensibles à l’émotion, mais qu’ils l’éprouvaient seulement lorsqu’un problème inattendu se produisait. Leur entraînement avait justement pour but de les équiper d’un répertoire de réactions très automatisées correspondant au plus grand nombre de situations prévisibles.

La trop grande difficulté de la tâche est plus à l’origine des émotions négatives (peur, colère) que des émotions positives (joie, amour). Celles-ci s’expliqueront plus souvent par les excès de motivation.

La nouveauté

La peur de la nouveauté est très connue des éducateurs. Wallon (1949) remarque qu’un enfant peut être terrifié si, contre l’habitude, il aperçoit sa mère avec un chapeau sur la tête. Hebb (1946) a étudié les réactions des chimpanzés à qui on montre une reproduction de tête de chimpanzé ou d’homme. Ces étranges stimuli sont une source de profonde excitation qui se transforme en réaction d’évitement et de peur ou en réactions agressives.

On sait par expérience que les stimulations émouvantes perdent ce caractère par la répétition qui émousse la nouveauté en apprenant à y faire face. Un chien placé dans un compartiment peut être conditionné à sauter dans un autre compartiment au signal qui précède un choc électrique transmis par le plancher (Solomon, Kamin et Wynne, 1953). Au début de l’apprentissage, le chien a des réactions de douleur au choc, des manifestations de peur quand on l’introduit dans la chambre expérimentale; quand il a appris à éviter le choc, en répondant dès l’arrivée du signal, il ne manifeste plus de réactions émotives ni avant ni pendant l’expérience.

Le problème est tout différent s’il n’y a pas de processus d’adaptation possible comme dans les expériences de Liddell (1956) sur le mouton. Ici le signal est toujours suivi d’un choc à la patte où l’électrode est fixée en permanence. Au lieu de s’adapter à la situation, la succession signal-choc, avec son caractère d’inévitabilité, développe des réactions d’anxiété qui sont la source de véritables névroses.

Il y a d’autre part des situations qui sont toujours nouvelles parce qu’elles ne fournissent aucun des indices familiers qui guident nos conduites. Ainsi l’obscurité absolue peut créer une peur dominée par l’incertitude.

La surprise

«La grande cause de l’émotion, c’est la surprise», disait P. Janet. Elle peut venir d’une situation qui n’est pas forcément nouvelle, mais sa soudaineté nous empêche de mobiliser les réponses habituelles. Ainsi en est-il d’un bruit soudain ou de la perte d’un support. Mais il faut élargir ce cadre en empruntant à P. Janet un exemple pathologique qui éclaire ce problème.

Une jeune femme attendait l’arrivée d’un meuble qu’elle avait commandé et qu’elle désirait beaucoup. On le lui apporte plus tôt qu’elle ne s’y attendait et elle en est gravement bouleversée. Elle explique: «Si j’avais été prévenue, si j’avais entrevu la voiture par la fenêtre, je n’aurais pas été malade.»

Les excès de motivation

Pas de conduite sans motivation. L’augmentation de la motivation accroît l’efficience. Des milliers d’expériences courantes ou de laboratoire le prouvent. Mais si la motivation devient excessive, des réactions émotives apparaissent, qui nuisent à l’action ou qui même la désorganisent complètement. On ne passe bien un examen que s’il y a motivation, mais souvent l’excès de motivation, comme une peur de l’échec par exemple, fait «perdre ses moyens» au candidat. Une troupe manœuvre mieux à l’exercice qu’au combat. Il y a un optimum de motivation comme l’ont établi Freeman, Hebb, Malmo, Young, et cet optimum est d’autant plus bas que la difficulté de la tâche est plus grande (loi de Yerkes-Dodson).

Il est ainsi facile de prouver que tout ce qui peut créer une sur-motivation est source d’émotions. Prenons quelques exemples.

Les conduites sociales : Transformer une conduite individuelle en conduite sociale accroît la motivation, car il faut tenir compte du jugement d’autrui. L’enfant qui savait sa leçon peut se troubler et bafouiller à partir du moment où on l’interroge en classe.

Frustration et conflits : Qu’un obstacle apparaisse dans la poursuite d’un but et la frustration crée une motivation supplémentaire de défense orientée contre l’obstacle. Souvent cette sur-motivation est source de réactions émotives, le plus souvent sous forme d’une agressivité qui se transforme vite en colère, surtout si l’obstacle est une personne et non une chose. Quand l’obstacle provient d’une autre motivation, il y a conflit. Le conflit exaspère la motivation et bien souvent l’émotion d’une personne manifeste l’existence d’un conflit conscient ou non. L’émotion risque d’autant plus d’apparaître que le conflit ne comporte pas de bonne solution. Les conflits développent les mêmes types de réaction que les frustrations: agitation, agressivité, inhibition, régression avec présence de troubles neuro-végétatifs.

Les motivations inutiles : Parfois la sur-motivation naît simplement du décalage qui existe entre l’apparition d’une motivation et le moment de l’action. À l’anticipation d’une action correspond une motivation excessive puisque inutile. Elle peut se manifester sous forme d’anxiété. Le trac en est la forme la plus typique et il est remarquable qu’il cesse le plus souvent avec la réalisation de l’action.

L’émotivité

Depuis Hippocrate, tous les typologues admettent que certaines personnes sont particulièrement émotives. Chez elles l’optimum de motivation est abaissé.

L’émotivité peut être un trait de tempérament lié à des structures neuro-endocriniennes encore mal connues. Il a été possible de sélectionner des lignées de rats plus ou moins émotives. On sait aussi qu’il y a de bonnes corrélations entre les réponses neuro-végétatives des mères et celles des enfants (Lacey, 1956).

Elle peut aussi être acquise. Les moutons de Liddell soumis à une anxiété inévitable sont hyper-vigilants de jour comme de nuit. Si quelqu’un les approche, ils fuient; de nuit, ils sursautent au moindre bruit. Les combattants qui ont eu un «choc» présentent des symptômes du même genre. Les adolescents qui ont été malades dans leur enfance, avec ce que la maladie comporte d’anxiété, sont aussi ceux qui ont le plus de peurs et de colères. La présence de complexes, c’est-à-dire de conflits latents, se manifeste par des réactions parfois violentes à des situations relativement neutres en apparence.

Si la psychanalyse a peu contribué à nos connaissances sur l’émotion, Freud a cependant souligné que nos émotions étaient des processus de décharge dont la source devait être recherchée dans les conflits inconscients.

L’émotivité peut être très générale ou assez spécifique. Les processus de conditionnement ouvrent au moins une voie pour comprendre des réactions émotives qui ne s’expliquent pas par la nature des stimulations ou des processus conscients. Wallon rapporte le cas d’une personne à qui on avait appris la mort de sa fille alors qu’elle était à table. Dès lors, chaque fois qu’elle se trouvait en présence des mêmes mets, elle avait envie de vomir. Beaucoup de nos peurs inconscientes sont des conséquences de conditionnement, et, depuis que Bykov (1956) a montré que nos réactions neuro-végétatives pouvaient être conditionnées non seulement à des stimuli extéroceptifs, ce que l’on savait depuis Pavlov, mais à des stimulations intéroceptives, le domaine des réactions émotives inconscientes explicables par l’histoire du sujet s’est beaucoup étendu.

Ajoutons enfin que l’émotivité peut être accrue passagèrement par l’injection de drogues. Les recherches ont surtout porté sur l’effet de l’adrénaline. Marañón (1924) avait montré que cet activateur du système sympathique créait un état d’éréthisme diffus, qui n’était d’ailleurs pas reconnu comme émotif. Mais les recherches ultérieures, en particulier celles de Schachter (1962), ont montré que des injections d’épinéphrine (qui produisent les mêmes effets) augmentent, chez les animaux, l’influence de stimulus induisant la peur et favorisent chez les hommes des réactions émotives, qui sont d’autre part interprétées en fonction de la connaissance de la situation qu’ont les sujets.

3. Les réactions émotives

Comment se caractérisent les réactions émotives? Elles font, il faut le rappeler, partie d’une conduite d’ensemble et ne peuvent être interprétées qu’en fonction de la situation. On peut cependant leur reconnaître des caractères communs qui peuvent être analysés.

L’expérience consciente et les réactions neuro-végétatives

L’expérience consciente semble la plus directe et il est cependant très difficile d’en parler. Les relations verbales du sujet sont surtout faites de la description des circonstances de l’émotion et des désordres de l’organisme ou de ses représentations mentales. Le seul apport spécifique est la manifestation de sentiments: douleur, honte, mépris, joie, sous une forme, d’ailleurs, assez conventionnelle.

Les manifestations neuro-végétatives de l’émotion sont très variées. Elles concernent le système cardio-vasculaire (vitesse du cœur, pression sanguine, vaso-constrictions et dilatations), le système digestif (bouche sèche, troubles gastriques et intestinaux), la régulation des sphincters, la température et la conductance cutanée. Beaucoup de ces manifestations sont perceptibles et, à ce titre, semblent caractéristiques de l’émotion. Mais il en est beaucoup d’autres qui ne sont pas perçues: réactions hormonales, biochimiques que l’on découvre surtout par des analyses du sang ou des urines et qui sont sans doute les plus significatives.

Toutes ces réactions peuvent se rencontrer dans d’autres circonstances que l’émotion et elles ne sont reconnues comme caractéristiques que par référence à la situation. Deux questions se posent cependant:

– Quel rôle jouent respectivement les systèmes sympathique et parasympathique, qui innervent les organes de la vie végétative? Ces systèmes sont antagonistes et de leur équilibre dépend «la sagesse de notre corps» (Cannon). Il semble que les réactions émotives correspondent surtout à une excitation du sympathique, elle-même renforcée peu à peu par les décharges d’adrénaline qu’elle déclenche. Cependant les inhibitions de l’action du parasympathique qui agit de manière plus élective ne sont pas exclues, comme dans le phénomène de bouche sèche ou lors d’un relâchement des sphincters.

– Peut-on déterminer des réactions ou un groupe de réactions comme caractéristiques d’une émotion? Cette question qui était fondamentale dans la problématique de James n’a pas encore reçu de nos jours une réponse satisfaisante. Même les deux émotions négatives les plus fortes, la peur et la colère, ne peuvent être mises en rapport avec des indices spécifiques. À toute émotion correspond une excitation. Peut-être que certaines réactions sont plus accentuées dans la peur (pression systolique, vitesse du pouls, réflexes psychogalvaniques) que dans la colère (pression diastolique, baisse de la température de la peau de la main et de la face). Les réactions de peur peuvent peut-être se trouver associées plus particulièrement à une plus forte sécrétion d’adrénaline et les réactions de colère à une plus forte sécrétion de noradrénaline (Frankenhaeuser, 1961), mais il faut souligner qu’il s’agirait seulement d’augmentations relatives, les sécrétions d’adrénaline se retrouvant même dans les émotions positives (excitation joyeuse).

Les indices distinctifs des émotions sont difficiles à mettre en évidence, parce qu’il apparaît que chacun a une réactivité émotive propre qui se retrouve dans des situations différentes (Schnore, 1959).

Les tensions musculaires

À l’émotion correspond aussi une hypertonicité motrice. Une réaction tonique mesurée est un prélude à toute action. Dans ce cas, elle est localisée. Dans l’émotion, au contraire, elle est diffuse, généralisée. Elle paralyse l’action ou elle se résout en tremblement et en explosions motrices violentes plus ou moins adaptées à la situation. Cette hypertonicité se retrouve aussi dans toutes les émotions et on passe facilement du rire aux larmes (Wallon). D’une manière générale, on décèle plus d’hypertonicité chez les névrosés que chez les normaux. Des psychanalystes ont remarqué que leurs clients étaient plus tendus et contractés aux moments principaux de la réactivation de leurs conflits. Inversement, agir sur cette tension par des méthodes de relaxation est une des formes de la psychothérapie. Il semble y avoir d’ailleurs des compensations qui s’établissent entre les excitations neuro-végétatives et les hypertonicités musculaires. Une colère «rentrée» donne des réactions viscérales plus fortes qu’une explosion musculaire, et une course éperdue devant un danger moins de réactions viscérales qu’une peur qui cloue sur place.

Les expressions émotives

Parmi les réactions musculaires, il faut faire une place particulière aux expressions du visage, qui sont un véritable langage de l’émotion. Ces mimiques sont innées, comme on peut le vérifier en comparant les expressions spontanées des aveugles et des voyants dans une même situation (Dumas, 1932). Mais ces expressions sont modelées par le milieu social, et les expressions volontaires des émotions correspondent à des réactions stéréotypées caractéristiques d’une culture.

Expressions spontanées et même volontaires sont souvent difficiles à interpréter quand on ne connaît pas la situation à laquelle elles correspondent.

Aussi bien une réaction émotive ne se caractérise exactement, pour le sujet comme pour tout observateur, que par la mise en correspondance de la situation et de l’ensemble des réactions émotives: viscérales, musculaires et expressives.

Les centres nerveux de l’émotion

Les techniques d’ablation d’abord, puis de stimulations par électrodes implantées, ont permis de mettre en évidence les centres nerveux dont dépendent les réactions émotives. Un premier groupe comprend la substance réticulée et l’hypothalamus postérieur. Chez un animal où ne subsistent que ces formations, on peut provoquer une pseudo-rage (sham rage ). Ces réactions sont intenses, limitées à la durée de la stimulation et incoordonnées. Le deuxième groupe est composé des formations rhinencéphalique et limbique, en particulier du complexe amygdalien, du fornix et de l’hippocampe. Ces centres ont naturellement un rôle inhibiteur par rapport aux structures hypothalamiques. Mais ils peuvent jouer un rôle excitateur par leur dépendance des excitations corticales, dont il faut rappeler l’importance.

L’origine de toute émotion est une perception qui correspond à l’élaboration corticale d’une excitation. La perception va agir par des voies associatives sur les deux étages des réactions émotives qui reçoivent ainsi directement des excitations indifférenciées. On sait que l’on peut déclencher des émotions simplement par les jeux de l’imagination. De toute manière, l’émotion ne s’explique pas seulement par les stimulations actuelles, mais par les anticipations qu’elle provoque. Ni sa durée ni son intensité ne sont proportionnelles à la durée et à l’intensité de sa cause. L’émotion peut naître de conflits de motivation très intériorisés, comme une perte de prestige par exemple, ou être une réaction conditionnée. Certes les excitations violentes, par le biais des voies collatérales, peuvent agir directement sur les centres inférieurs, les besoins organiques peuvent sensibiliser les centres végétatifs de l’hypothalamus, mais en définitive l’émotion est déclenchée par un processus cortical de nature cognitive. Ce processus est néanmoins renforcé par la prise de conscience des réactions neurovégétatives (processus de feedback ).

4. L’évolution des émotions avec l’âge et avec la culture

L’enfant est plus émotif que l’adulte. Le très jeune enfant présente, dès les premiers jours, des réactions différenciées au rassasiement et aux stimulations désagréables. Ses réactions correspondent d’abord essentiellement à une agitation qui n’est que l’exagération de réactions spontanées. Watson avait cru discerner trois types de réactions primaires différenciées (peur, colère, amour), mais les réactions de l’enfant ne sont identifiables que si l’observateur voit et la réaction et la situation, ce qui prouve qu’elles ne sont pas spécifiques. Les réactions affectives, et avec elles les formes d’émotion, se différencient peu à peu avec l’âge. Entre trois et six mois apparaissent la peur et la colère et aussi le rire.

Si les formes réactionnelles se différencient, les situations émouvantes se multiplient avec les possibilités d’expériences et d’anticipations. La jalousie (entre 12 et 18 mois), l’envie, la honte (entre 2 et 5 ans) sont de nouvelles sources de motivation, de même que l’obscurité (incertitude), les créations imaginaires (voleurs, monstres...).

Inversement, l’enfant s’habitue à certaines stimulations, pour lesquelles il acquiert peu à peu un répertoire de réponses adéquates: bruits, objets nouveaux ou étranges, chutes... En bref, les sources émouvantes se multiplient avec l’âge grâce à la diversification des motivations et des expériences, mais l’enfant acquiert par l’expérience et l’habitude un répertoire de réponses qui diminue les occasions de l’émotion.

On constate d’ailleurs que les réactions émotives se transforment avec l’âge. D’une part, elles présentent de plus en plus un caractère de semi-adaptation. Ainsi la colère, qui est presque toujours chez l’enfant d’un ou deux ans une explosion non coordonnée, se transforme peu à peu en réaction agressive soit directe, soit indirecte contre la cause de la colère (frapper une personne, casser quelque chose, faire un acte défendu...). D’autre part, l’expression des émotions ne traduit plus seulement une excitation incontrôlée, mais devient un acte social, une dramatisation des conduites et particulièrement des mimiques, véritable langage plus chargé d’affect que les mots. Ce langage devient aussi une manière d’agir sur autrui quand d’autres langages ne sont plus adéquats. D’ailleurs, les émotions sont toujours liées à un contexte social, fût-il implicite: interactions positives ou négatives entre personnes, parfois entraînement social amplifiant les émotions, comme dans les paniques collectives ou les colères d’une foule, au point d’abolir tout contrôle personnel.

La réaction émotive se transforme en langage en se pliant à des normes sociales caractéristiques de chaque culture. Parmi les modes fondamentaux de la réaction émotive, l’éducation sociale favorise certaines expressions et en inhibe d’autres. «Un garçon ne doit pas pleurer», selon la culture occidentale, mais ce trait n’est pas général. La froideur britannique et l’exubérance italienne ne donnent pas des tableaux identiques de la peur ou de la colère. L’émotion s’empare de nous, mais nous apprenons, sinon à la maîtriser, du moins à lui donner un sens.

émotion [ emosjɔ̃ ] n. f.
esmotion 1534; de émouvoir, d'apr. motion « mouvement » (XIIIe)
1Vx Mouvement, agitation d'un corps collectif pouvant dégénérer en troubles. émeute. Une certaine émotion commençait à gagner le peuple, l'armée.
2État de conscience complexe, généralement brusque et momentané, accompagné de troubles physiologiques (pâleur ou rougissement, accélération du pouls, palpitations, sensation de malaise, tremblements, incapacité de bouger ou agitation). Par ext. Sensation (agréable ou désagréable), considérée du point de vue affectif. émoi. Un souvenir qu'il évoquait avec émotion. attendrissement. « L'émotion l'étouffait » (Bosco). « En proie à une émotion paralysante » (Bourget). « Son cœur palpitant à le laisser choir d'émotion » (Maupassant). Cacher son émotion. 2. trouble. « Capable de feindre une émotion sans doute, non de la dissimuler » (Colette). Accueillir une nouvelle sans émotion, avec indifférence (cf. Sans sourciller). — Fam. Tu nous as donné des émotions, nous avons été inquiets pour toi, tu nous as fait peur. Que d'émotions ! Se remettre de ses émotions. Émotions fortes : vive sensation de frayeur.
(Sens affaibli) État affectif, plaisir ou douleur, nettement prononcé. sentiment. « La poésie ne peut exister sans l'émotion » (Claudel). « Ce n'est jamais l'émotion toute pure qu'on peut exprimer en art » (R. Rolland).
⊗ CONTR. 1. Calme, froideur, indifférence, insensibilité.

émotion nom féminin (de émouvoir, d'après l'ancien français motion, mouvement) Trouble subit, agitation passagère causés par un sentiment vif de peur, de surprise, de joie, etc. : Parler avec émotion de quelqu'un. Réaction affective transitoire d'assez grande intensité, habituellement provoquée par une stimulation venue de l'environnement. Sous l'Ancien Régime, révolte populaire non organisée et généralement de courte durée. ● émotion (citations) nom féminin (de émouvoir, d'après l'ancien français motion, mouvement) Henry Millon de Montherlant Paris 1895-Paris 1972 Académie française, 1960 Nos émotions sont dans nos mots comme des oiseaux empaillés. Carnets Gallimard Charles-Ferdinand Ramuz Lausanne 1878-Pully, près de Lausanne, 1947 Tout le secret de l'art est peut-être de savoir ordonner des émotions désordonnées, mais de les ordonner de telle façon qu'on en fasse sentir encore mieux le désordre. Journal, 7 janvier 1906 Mermod Isaac Félix, dit André Suarès Marseille 1868-Saint-Maur-des-Fossés 1948 Chacun a les émotions qu'il mérite. Goethe, le grand Européen Émile-Paulémotion (expressions) nom féminin (de émouvoir, d'après l'ancien français motion, mouvement) Donner, avoir des émotions, causer subitement à quelqu'un des craintes, un vif sentiment de trouble, de peur ; être dans cet état. Émotions fortes, sensations très vives causées par un spectacle ou une action. ● émotion (synonymes) nom féminin (de émouvoir, d'après l'ancien français motion, mouvement) Trouble subit, agitation passagère causés par un sentiment vif de...
Synonymes :
- émoi (littéraire)
- fièvre
Réaction affective transitoire d'assez grande intensité, habituellement provoquée par une...
Synonymes :
- ébranlement
Sous l'Ancien Régime, révolte populaire non organisée et généralement de...
Synonymes :

émotion
n. f.
d1./d Trouble intense de l'affectivité, réaction immédiate, incontrôlée ou inadaptée à certaines impressions ou à certaines représentations. L'émotion se traduit par des réactions neuro-végétatives ou motrices (rougeur, transpiration, tremblement, etc.). être paralysé par l'émotion.
|| Réaction affective (agréable ou désagréable) éprouvée comme un trouble. Réciter un poème avec émotion.
d2./d Agitation, trouble collectif. L'émotion populaire était à son comble.

⇒ÉMOTION, subst. fém.
A.— Vieilli. Mouvement assez vif. L'émotion de l'air. La douceur de l'air, cette émotion de l'été qui nous entre dans la gorge en certains jours (MAUPASS., Contes et nouv., t. 1, Rendez-vous, 1889, p. 60) :
1. Il [l'abbé Mouret] était resté le visage tourné vers les rideaux, suivant sur la transparence du linge (...) toutes les émotions du ciel.
ZOLA, La Faute de l'Abbé Mouret, 1875, p. 150.
Au fig. Émotion collective, populaire. Il ressent une émotion, une vibration intérieure qui est un véritable mouvement (Arts et litt., 1935, p. 2808).
B.— Conduite réactive, réflexe, involontaire vécue simultanément au niveau du corps d'une manière plus ou moins violente et affectivement sur le mode du plaisir ou de la douleur. Éprouver, ressentir une émotion. La plupart des émotions sont grosses de mille sensations, sentiments ou idées qui les pénètrent (BERGSON, Essai donn. imm., 1889, p. 26). Les émotions et les sentiments sont constitués par des sensations organiques (RUYER, Esq. philos. struct., 1930, p. 170) :
2. À présent nous pouvons concevoir ce qu'est une émotion. C'est une transformation du monde.
...
Le passage à l'émotion est une modification totale de « l'être-dans-le-monde » selon les lois très particulières de la magie.
SARTRE, Esquisse d'une théorie des émotions, Paris, Hermann, 1939, p. 43, 66.
1. [La cause de l'émotion est extérieure au sujet] Bouleversement, secousse, saisissement qui rompent la tranquillité, se manifestent par des modifications physiologiques violentes, parfois explosives ou paralysantes. Une émotion forte; crier, trembler d'émotion. Une émotion terrible lui serrait la gorge, la faisait vaciller sur ses pieds (MAUPASS., Contes et nouv., t. 2, Abandonné, 1884, p. 469). Les émotions ressemblent, selon l'expression de M. Pradines, à des séismes mentaux (J. VUILLEMIN, Essai signif. mort, 1949, p. 111) :
3. ... l'émotion apparaît comme une vraie crise d'infirmité spasmodique. Le peureux reste cloué sur place, le timide bafouille, le menteur se coupe, l'anxieux sombre dans l'impuissance. On a parlé d'« ataxie psychique », d'« hémorragie de la sensibilité ».
MOUNIER, Traité du caractère, 1946, p. 228.
SYNT. Émotion aiguë, intense, simple; l'émotion du danger, de la frayeur, de la peur; être bouleversé, brisé, étranglé d'émotion; être rouge, blanc d'émotion; être en proie à la plus vive émotion; être sous le coup d'une émotion; être à bout d'émotion, au plus haut point, au comble de l'émotion; n'en plus pouvoir d'émotion.
Expr. Après toutes ces émotions. Pourvu qu'aucun de vous deux ne tombe malade, après toutes ces émotions! (FLAUBERT, Corresp., 1875, p. 266). Que d'émotions! Que de complications! que d'émotions! que de dangers! (PAILLERON, Âge ingrat, 1879, II, 7, p. 69).
Rem. On rencontre ds la docum. a) Émotion-choc. Émotion-choc avec phénomènes salivaires, circulatoires, musculaires, glandulaires, etc. (MOUNIER, Traité caract., 1946, p. 47). b) Émotion-surprise. Le caractère circulaire de l'émotion-surprise (RICŒUR, Philos. volonté, 1949, p. 238).
2. [La cause de l'émotion n'est pas seulement extérieure]
a) [Elle est alimentée par les différents niveaux de la sensibilité, du sentiment et des passions propres à la personnalité du sujet] L'émotion de l'inquiétude, de la joie. L'amour est un art, comme la musique. Il donne des émotions du même ordre (, Aphrodite, 1896, p. 16). Miss est rose de surprise, d'émotion, d'une sorte de saisissement délicieux (BERNANOS, M. Ouine, 1943, p. 1350) :
4. Dans une détente délicieuse, je m'épanouissais. Je me rappelle ce dégel de tout mon être sous ton regard, ces émotions jaillissantes, ces sources délivrées.
MAURIAC, Le Nœud de vipères, 1932, p. 46.
SYNT. Émotion douloureuse, heureuse, passionnelle, poignante, sentimentale; l'émotion du chagrin, de la tendresse, de la tristesse; cacher, contenir son émotion; enfouir ses émotions dans son cœur; éprouver une émotion de plaisir; se laisser aller à l'émotion; être ivre d'émotion.
Expr. Trahir son émotion. Garder toujours son sang-froid (...) ne jamais trahir son émotion (L. FEBVRE, Combats pour hist., Sensibilité et histoire, 1941, p. 226). Sans aucune émotion. Sans broncher, sans sourciller, sans manifester. C'est un visage dur, sans émotion, un visage politique et nullement humain (DU CAMP, Hollande, 1859, p. 70).
b) [L'émotion est d'orig. esthétique, spirituelle, mystique] Émotion mystérieuse, rare. La vie de la musique divine et illimitée, dans le monde des émotions sans nom (MALÈGUE, Augustin, t. 2, 1933, p. 191) :
5. Certaines combinaisons de paroles peuvent produire une émotion que d'autres ne produisent pas, et que nous appellerons poétique.
VALÉRY, Variété V, 1944, p. 137.
SYNT. Émotion esthétique, littéraire, musicale, religieuse; émotion délicate, diffuse, fine, intime; l'émotion du rêve; émotions d'art.
C.— Qualité chaleureuse, lyrique de la sensibilité; cœur, ardeur. Avoir de l'émotion, de la chaleur. Toute éloquence doit venir d'émotion, et toute émotion donne naturellement de l'éloquence (JOUBERT, Pensées, t. 2, 1824, p. 118). On a senti combien le ton s'élève : l'émotion lui donne la netteté du langage et la force (SAINTE-BEUVE, Port-Royal, t. 4, 1859, p. 203).
Péj. Excès de sensibilité, sensiblerie, sentimentalisme. « Je hais les émotions, les sentiments, tout ce qui est cœur imprimé, tout ce qui est cœur mis sur le papier ». (GONCOURT, Journal, 1852, p. 61). Je fais sauter tout ce qui relève de l'émotion, tout ce qui est lyrique, et tout ce qui sent l'apitoiement sur soi-même (GREEN, Journal, 1948, p. 209).
Rem. On rencontre ds la docum. a) Émotionalisme, subst. masc. Goût de l'émotion. La piété anglicane (...) contraste avec l'émotionalisme de certains « revivals » non-conformistes (Philos., Relig., 1957, p. 5012). b) Émotionaliste, subst. masc. Qui cultive l'émotion. Ceux-ci se divisent selon leurs tempéraments créateurs en rationalistes et émotionalistes (Arts et litt., 1936, p. 6407).
Prononc. et Orth. :[]. Ds Ac. 1694-1932. Étymol. et Hist. 1. Av. 1475 « trouble moral » (G. CHASTELLAIN, Chronique, éd. Kervyn de Lettenhove, Œuvres, t. 4, p. 224); 2. 1512 « troubles, mouvements (d'une population ou lors d'une guerre) » (J. LEMAIRE DE BELGES, Illustrations de Gaule et Singularitez de Troyes, Livre II, éd. J. Stecher, Œuvres, t. 2, p. 107). Dér. de émouvoir d'apr. l'a. fr. et m. fr. motion « mouvement » (ca 1223, G. DE COINCY, Mir. Vierge, éd. V.-F. Kœnig, II, Mir. 21, 307) empr. au lat. motio « mouvement » et « trouble, frisson (de fièvre) ». Fréq. abs. littér. :8 026. Fréq. rel. littér. :XIXe s. : 8 980, b) 11 233; XXe s. : a) 12 920, b) 12 682. Bbg. LERCH (E.). Passion und « Gefühl ». Archivum Romanicum. 1938, t. 22, p. 332.

émotion [emosjɔ̃; ɛmɔsjɔ̃] n. f.
ÉTYM. En 1534, esmotion; de émouvoir, d'après motion « mouvement », XIIIe. → Motion, émouvoir.
Action d'émouvoir; résultat de cette action.
1 Vx. Mouvement (du corps, d'un corps).Spécialt. Mouvement (par oppos. à l'état normal de calme) d'un corps collectif, agitation et fermentation populaire à l'occasion d'un événement inquiétant, pouvant dégénérer en troubles civils; par ext., ces troubles. Conspiration, émeute, révolte, sédition. || « L'émotion de Catilina » (Montaigne). || Calmer l'émotion populaire. || Une grande émotion se dessinait dans l'armée.
1 Rome autrefois a vu de ces émotions (…)
Quand il fallait calmer toute une populace,
Le sénat n'épargnait promesse ni menace (…)
Corneille, Nicomède, V, 2.
2 On ne parle que de la guerre (…) toute l'Europe est en émotion.
Mme de Sévigné, Lettres, 259, 23 mars 1672.
Mouvement affectant un individu et ayant pour effet de le soustraire à l'état de repos et d'équilibre. || Émotion d'esprit (→ Coquetterie, cit. 3).
3 La définition des passions de l'âme (…) On les peut nommer des perceptions (…) On les peut aussi nommer des sentiments (…) mais on peut encore mieux les nommer des émotions de l'âme, non seulement à cause que ce nom peut être attribué à tous les changements qui arrivent en elle, c'est-à-dire à toutes les diverses pensées qui lui viennent, mais particulièrement pour ce que, de toutes les sortes de pensées qu'elle peut avoir, il n'y en a point d'autres qui l'agitent et l'ébranlent si fort que font ces passions.
Descartes, les Passions de l'âme, I, 27-28.
Ce mouvement, considéré dans ses effets physiologiques. Malaise, trouble. || Sentir un peu d'émotion. || Émotion du pouls. || Émotion de fièvre : mouvement fébrile.
4 Nous-mêmes, pour bien faire, ne devrions jamais mettre la main sur nos serviteurs, tandis que la colère nous dure. Pendant que le pouls nous bat et que nous sentons de l'émotion, remettons la partie (…) c'est la passion qui commande alors (…) ce n'est plus nous.
Montaigne, Essais, II, 437.
5 (…) le printemps vous fait toujours quelque émotion (…)
Mme de Sévigné, Lettres 961, 29 avr. 1685.
6 (…) le bon abbé ne se porte pas bien; il a mal à un genou, et un peu d'émotion tous les soirs.
Mme de Sévigné, Lettres 504, 19 févr. 1676.
Mouvement plus complexe, intéressant le « cœur » autant que la vie organique.
7 La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l'émotion; j'en fus frappé au cœur et mon amour commença par la jalousie (…) le dépit alarma mes désirs (…)
Molière, Dom Juan, I, 2.
8 Je ne répondrai point, Madame, à toute l'émotion que vous a donnée le gain d'une bataille (Neerwinde) qui nous coûte si cher. Nous avons passé par ces tristes réflexions (…)
Mme de Sévigné, Lettres 1362, 26 août 1693.
2 Mod. Psychol. et cour. État de conscience complexe, généralement brusque et momentané, accompagné de troubles physiologiques (pâleur ou rougissement, accélération du pouls, palpitations, sensation de malaise, tremblements, incapacité de bouger ou agitation). || Les théories physiologiques, intellectualistes de l'émotion (→ ci-dessous, cit. 10 et 11).
9 Il n'y a, ce me semble, émotion que là où il y a choc, secousse. On devrait, par suite, appeler émotion l'action exercée sur la volonté (au sens large) par une représentation ou une affection simple, action qui provoque ensuite la réaction de la volonté.
J. Lachelier, cité par Lalande.
10 J'entends par émotion un choc brusque, souvent violent, intense, avec augmentation ou arrêt des mouvements : la peur, la colère, le coup de foudre en amour, etc. En cela, je me conforme à l'étymologie du mot « émotion » qui signifie surtout mouvement.
Th. Ribot, Logique des sentiments, p. 67.
11 L'émotion est une cause dont les manifestations physiques sont les effets, disent les uns; les manifestations physiques sont la cause dont l'émotion est l'effet, disent les autres. Selon moi, il y aurait un grand avantage à éliminer de la question toute notion de cause et d'effet (…) et substituer à la position dualiste une conception unitaire (…) Aucun état de conscience ne doit être dissocié de ses conditions physiques : ils composent un tout (…) Chaque espèce d'émotion doit être considérée de cette manière : ce que les mouvements de la face et du corps, les troubles vaso-moteurs, respiratoires, sécrétoires expriment objectivement, les états de conscience corrélatifs (…) l'expriment subjectivement.
Th. Ribot, Psychologie des sentiments, p. 113.
Par ext. Sensation (agréable ou désagréable), considérée du point de vue affectif. Affection, douleur, plaisir, sentiment; émoi, excitation, impression. || Émotions simples, composées. || Émotion sexuelle. || Émotions religieuses, morales, esthétiques, intellectuelles. || Émotions stimulantes, sthéniques (→ Asthénique, cit.). || L'émotion tendre. Sympathie. || Émotions fondamentales : amour, chagrin, colère, désir, frayeur, haine, jalousie, joie, peur, plaisir, tristesse. || Les racines de l'émotion. Attraction, aversion, désir, inclination, instinct, répulsion, tendance.
(Syntagmes didact.). || L'émotion-choc, brusque et brève. cour. ou littér. Affolement, agitation, bouleversement, commotion, désarroi, ébranlement, effervescence, enthousiasme, frisson, saisissement, transe, trouble.L'émotion-sentiment, progressive et stable. Sentiment.
Conditions intérieures et extérieures de l'émotion. || Modifications organiques qui accompagnent l'émotion (→ Cœur, cit. 6). || L'expression des émotions. || L'émotion étouffe, coupe (cit. 25.4) le souffle, affaiblit (→ Amollir, cit. 2), paralyse, annihile (cit. 2) la volonté.Causer une grande émotion à qqn. Bouleverser, émotionner, émouvoir, suffoquer. || Être brisé (cit. 5) d'émotion. || Frémir, frissonner, trembler, tressaillir, s'évanouir d'émotion (→ Angoisse, cit. 2). || Le cœur, la gorge se serre d'émotion. || Frapper, saisir d'émotion. || Idées qui suscitent une émotion. || Éprouver, ressentir beaucoup d'émotions ( Émotif). || La qualité, l'intensité d'une émotion. || Une émotion contenue (cit. 18). || Dissimuler (cit. 6), maîtriser son émotion. || Simuler une émotion. || Une émotion forte, intense, poignante, vive; délicate, légère, douce, tendre (→ Aube, cit. 10). || Des émotions enivrantes (→ Annoncer, cit. 17). || Le charme d'une émotion. || Être avide d'émotions. || Le monde des émotions. || Il était plein, vibrant d'émotion. || Un cri d'émotion. || Parler avec émotion. Balbutier (→ Balbutiement, cit. 1). || Être égaré par une émotion violente. → Perdre ses esprits; être éperdu; être hors de soi. || S'abandonner à une émotion (→ Caresse, cit. 3; dessécher, cit. 15). Attendrir (s'). || Ne pouvoir cacher son émotion. || Trahir son émotion. || Rougir d'émotion, devenir cramoisi, rouge d'émotion. || Sa voix se brisa d'émotion. || Devenir blanc, vert d'émotion. Cf. Changer de couleur, de visage. || Ne ressentir aucune émotion ( Apathique). || Accueillir sans émotion une mauvaise nouvelle (→ Devoir, cit. 30), avec indifférence; → Sans sourciller.Fam. || On n'a pas eu d'émotion : on n'a eu aucune inquiétude.
11.1 (…) un physionomiste eût sans peine reconnu que le bourgmestre van Tricasse était le flegme personnifié. Jamais — ni par la colère, ni par la passion —, jamais une émotion quelconque n'avait accéléré les mouvements du cœur de cet homme ni rougi sa face; jamais ses pupilles ne s'étaient contractées sous l'influence d'une irritation, si passagère qu'on voudrait la supposer.
J. Verne, le Docteur Ox, p. 10, Hachette 1966.
12 Si le goût est une chose de caprice, s'il n'y a aucune règle du beau, d'où viennent donc ces émotions délicieuses qui s'élèvent si subitement, si involontairement, si tumultueusement au fond de nos âmes, qui les dilatent ou qui les serrent, et qui forcent de nos yeux les pleurs de la joie, de la douleur, de l'admiration, soit à l'aspect de quelque grand phénomène physique, soit au récit de quelque grand trait moral ? Apage, Sophista ! tu ne persuaderas jamais à mon cœur qu'il a tort de frémir; à mes entrailles, qu'elles ont tort de s'émouvoir.
Diderot, Sur la peinture, VII.
13 J'avoue que, pour ma part, j'avais le cœur serré comme par une main invisible; les tempes me sifflaient, et des sueurs chaudes et froides me passaient dans le dos. C'est une des plus fortes émotions que j'aie jamais éprouvée.
Th. Gautier, Voyage en Espagne, p. 55.
14 Car l'amour est un art, comme la musique. Il donne des émotions du même ordre, aussi délicates, aussi vibrantes, parfois peut-être plus intenses (…)
Pierre Louÿs, Aphrodite, I, Chrysis.
15 (…) l'émotion presque religieuse qu'inspire un passé très lointain.
Ch. Maurras, Anthinéa, p. 51.
16 Nathanaël, que toute émotion sache te devenir une ivresse. Si ce que tu manges ne te grise pas, c'est que tu n'avais pas assez faim.
Gide, les Nourritures terrestres, p. 41.
(Sens affaibli). État affectif, plaisir ou douleur, nettement prononcé. || L'émotion dans l'art. || Problème de l'émotion chez l'artiste. Sensibilité. || Émotion créatrice. Délire, enthousiasme, fureur (vx), inspiration. || Émotion esthétique, ressentie par le lecteur, l'auditeur, le spectateur. Sentiment. || Émotion ou insensibilité de l'acteur, de l'exécutant.
17 Quel jeu plus parfait que celui de la Clairon ? cependant suivez-la, étudiez-la, et vous serez convaincu qu'à la sixième représentation elle sait par cœur tous les détails de son jeu comme tous les mots de son rôle (…) Je ne doute point que la Clairon n'éprouve le tourment du Quesnoy dans ses premières tentatives; mais la lutte passée, lorsqu'elle s'est une fois élevée à la hauteur de son fantôme, elle se possède, elle se répète sans émotion.
Diderot, Paradoxe sur le comédien.
18 En un mot, la poésie ne peut exister sans l'émotion, ou, si l'on veut, sans un mouvement de l'âme qui règle celui des paroles.
Claudel, Positions et Propositions, p. 97.
19 L'émotion créatrice est la seule et véritable connaissance.
André Suarès, Trois hommes, « Dostoïevski », III, p. 223.
DÉR. Émotionnel, émotionner.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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